À en écouter certains, il fait bon travailler sur le chemin de fer. Grassement payé dans les six chiffres, crédit pour l’habillement, voyage, conduite de grosses machines pas trop difficile à manipuler (une fois qu’on sait le faire), retraite dorée.

Rien n’est plus faux. Commençons par rectifier quelques faits. Le salaire moyen des mécaniciens de locomotive est (selon la Société de promotion de l’industrie ferroviaire) de 70 000 $ par année. Un bon salaire, mais encore loin des six chiffres.

Pour mériter ce salaire, le mécanicien de locomotive, ou devrais-je dire, le cheminot, puisque les autres corps de métier du secteur « personnel itinérant » sont aussi semblables, doit faire quelques sacrifices.

Horaire de travail

Les trains circulent 24 h sur 24, 365 jours par années.Pour que les trains circulent, la voie doit être entretenue, et contrôlée (par des contrôleurs de la circulation ferroviaire). La majorité de ces gens travaillent à l’extérieur dans des conditions de chaleur l’été, et de froideur l’hiver.

Vous n’aimez pas déblayer à la pelle votre entrée après une tempête? Essayez donc en plein milieu de la nuit, éclairé par un seul lampadaire. Ça va vous donnez une petite idée de ce qu’est que nettoyer un aiguillage en pleine nuit pour la faire tourner et y faire passer votre train. Ajoutons un peu de piquant : souvent, les aiguillages sont en plein milieu de nulle part, en forêt ou dans un champ. Vous entendez des bêtes rôder? Bof, voyez ça comme un stimulant pour pelleter plus vite!

Concernant les horaires de travail, ce n’est pas tout de dire que les cheminots travaillent en tout temps. Peu d’entre eux savent à l’avance leur horaire de travail. Pour ceux qui sont sur les trains, le prochain quart de travail commencera quand la liste sera rendue à leur nom, et qu’il y aura un train prêt à partir. Dans 10 heures ou dans 10 jours, selon l’économie, selon la météo, selon les commandes des clients.

Pour le personnel d’entretien, les bulletins de météo donnent une meilleure idée sur l’horaire de travail à venir que ce que peut leur dire la compagnie. Une canicule en été ou un froid de canard en hiver sont des gages d’emploi.

Dans tous les cas, vous savez quand vous partez, jamais quand vous revenez. Vous avez un rendez-vous chez votre garagiste dans trois jours? Encore faut-il que vous soyez dans la région!

Dommages collatéraux

Dans les 50 dernières années, le chemin de fer a connu parmi ses employés du transport un taux de divorce oscillant entre 40 et 75 %. On pourrait quasiment dire que les cheminots ont inventé le divorce.

Plusieurs cheminots ont fait connaissance avec leurs enfants lorsque ceux-ci devenaient parents. Ce n’est pas pour rien s’il y a tant de grands-papas gâteau parmi les cheminots. Ils n’ont pas connu la génération entre eux et celle de leurs petits-enfants. Quand on part pour deux jours sur la route, qu’on revient à la maison pour dix heures de repos afin d’être prêt à un autre voyage de deux jours, comment voulez-vous être au courant du bulletin de votre petit dernier? Et comment irez-vous assister à la pièce de théâtre de votre plus vieille?

Exigences

Le chemin de fer est exigeant certes sur le plan physique, mais aussi sur le plan mental. Peu d’industries sont autant réglementées. Et ces règlements, on en évalue les connaissances à chaque trois ans. Que l’on ait 20 ans ou 55 ans, c’est le même examen, les mêmes études.

La conduite d’un train demande une vigilance de tous les instants. Mal interpréter un signal lumineux devant vous, confondre une instruction sur la radio, ou lire incorrectement une directive sur un ordre de marche peut vous être fatal. Dans une moindre mesure, vous pouvez perdre votre emploi. Dès la première offense, sans aucun avertissement. C’est compréhensible : qui voudrait laisser quelqu’un de somnolent aux commandes d’un train d’acide sulfurique traverser une ville de quelques milliers de personnes?

Pertes non monnayables

Certaines pertes se calculent difficilement sur le plan monétaire. La plupart des cheminots terminent leur carrière avec des maux de dos chroniques, une surdité partielle ou totale sur une oreille. Les mains meurtries. Sans compter les autres maladies professionnelles de même acabit.

Trop payé?

Donc, est-ce que les cheminots sont trop payés? Je ne pense pas. D’un point de vue plus prosaïque, on pourrait dire que peu importe l’argent que gagne un cheminot, il la dépense dans notre économie. Il achète une maison, de l’épicerie, des biens matériels. Il paie aussi de l’impôt et des taxes sur son salaire et ses achats.

Et honnêtement, sur la quantité de cheminots que je connaisse, ceux ayant choisi ce métier pour l’appât du gain ont plié bagage depuis longtemps.

Avant de sauter aux conclusions et dire que des gens qui exercent un métier sont trop payés, encore faut-il comprendre ce métier. Le faire, même.