À chaque cycle économique décroissant, le gouvernement fédéral parle de privatiser VIA. Un dossier qui passionne et qui surprend autant que la venue d’un nouveau chien dans le quartier. Et chaque fois, l’histoire se termine par les réductions de subsides. Parfois peu, parfois beaucoup.

VIA Rail n’est pas seule dans son aventure : Postes Canada, Radio-Canada, SCHL, BCDE. Autant de sociétés de la Couronne que les gouvernements veulent vendre à tout prix quand l’économie va mal.

La vraie question

Par contre, la vraie question n’est pas souvent abordée : Pourquoi, exactement, veut-on privatiser VIA? Parce que la société de transport coûte cher? L’armée coûte bien plus cher, et on n’a jamais entendu parler de privatiser l’armée. La vérité, c’est parce que VIA n’est pas rentable. Mais au fait, VIA a-t-elle besoin d’être rentable?

Avant de répondre à la question, analysons la situation. Pour qu’un peuple puisse fonctionner et croître, il doit avoir des assises fortes. Ces assises se trouvent dans les citoyens qui le composent. Les citoyens doivent être éduqués, soignés, pouvoir communiquer, transportés. Les marchandises aussi doivent être transportées.

Retirez un seul de ces facteurs, et à moyen terme, votre peuple va disparaître, car sa culture ne pourra plus s’étendre. Si on les analyse séparément, on arrive à des conclusions surprenantes. Commençons par l’éducation.

Qui doit être rentable?

Demande-t-on aux écoles d’être rentables? Oui et non. On leur demande de ne pas faire de déficit. Ce qu’elle tente de faire, tant bien que mal. Elles y arrivent parfois, mais souvent, la fin de l’exercice financier est dans le rouge. Est-ce qu’on doit fermer une école non rentable? Si c’est le cas, alors fermons les trois quarts des écoles du pays.

Pour le domaine de la santé, c’est la même chose. Les hôpitaux se doivent de ne pas faire de budget déficitaire, mais va-t-on fermer un établissement de santé non rentable? Si c’est le cas, alors bonne chance pour vous faire soigner dans un hôpital prochainement.

Les communications sont déjà largement du domaine privé. Au fil du temps, ce domaine a su devenir rentable, d’abord avec le monopole de Bell pour le téléphone, et de Postes Canada dans le courrier. Puis de la déréglementation de ce secteur qui a permis de maintenir une bonne compétitivité. Mais est-ce que le gouvernement a complètement abandonné le secteur? Non, au contraire. Postes Canada demeure toujours une société d’État, rentable ou pas. Et le CRTC agit comme chien de garde pour les compagnies du domaine privé. Donc malgré la propriété privée de la majeure partie des entreprises de communications, le gouvernement n’est jamais bien loin.

Puis il y a le transport. Demande-t-on au ministère des Transports d’être rentable? Certainement pas. Les routes sont dispendieuses, et n’apporte pas beaucoup de revenu direct à l’État. Pourtant, elles sont bien nécessaires à l’évolution de notre société.

Le gouvernement a longtemps été propriétaire de lignes aériennes (Air Canada et Québecair) et ferroviaires (CN). Maintenant, il ne lui reste plus que VIA.

Si certains services peuvent difficilement être rentables de par leur nature, comme l’éducation, la santé et le transport de personne, cela veut-il dire que le gouvernement doit assumer à lui seul le risque? Pas nécessairement. Il y a bien des écoles privées, des cliniques et hôpitaux privés, des compagnies de transport privées. Et elles sont rentables. Mais attention : elles sont rentables parce que leurs services ne s’adressent pas toujours aux citoyens ordinaires. La clientèle est ciblée, ce que ne peut faire une société d’État.

Ha! Oui… Vous allez me dire que la plupart des compagnies de transport, comme Orléans Express, le CP et maintenant le CN, les bateaux et Air Canada sont des sociétés privées. Elles ne sont pas financées par le gouvernement. Ha oui? Vous croyez vraiment?

Qui croyez-vous qui paye l’asphalte de nos routes? Nos aéroports? Nos installations portuaires et notre flotte de brise-glace? Qui octroie de généreuses subventions et du crédit d’impôt pour la réfection des voies ferrées? C’est nous, les citoyens. Et le Canada n’est pas une exception. La nationalisation des transports, en tout ou en partie, c’est dans tous les pays du monde.

Privatiser, c’est pas juste bon

Finalement, l’histoire nous apprend que la privatisation a aussi des effets pervers. Le seul système de transport ferroviaire de personnes à avoir été privatisé au monde est celui de la Grande-Bretagne. Deux ans après la privation, le gouvernement rachetait à grands frais les voies ferrées. Plusieurs exploitants ont connu la faillite.

Ici au Canada, on a aussi connu des ratés. Le CN est passé avec succès du côté privé. Jusqu’à ce qu’on se rende compte que, petit à petit, notre plus gros transporteur national, qui pourrait maintenant faire du Canada un des pays les plus verts, et réduire l’usure de nos routes, est en train de devenir propriété d’Américains ayant une vision fort différente de la nôtre.

Sans compter les faillites de Québecair, les deux « presque faillites » d’Air Canada, et la perte de contrôle sur les prix de l’essence avec Pétro-Canada. Pour ceux qui ne savent pas, du temps que Pétro-Canada était la propriété du gouvernement, on exigeait des profits minimums de la société d’État, ce qui maintenant une forte compétitivité avec les autres pétrolières.

VIA, un instrument

Telle qu’elle est maintenant, la compagnie n’est pas attrayante. Aucun gouvernement n’aura le culot d’envoyer VIA directement en faillite. Donc pour la vendre, il faut donner un coup de pinceau et faire quelques rénos. C’est-à-dire investir des sous dans les infrastructures et le matériel roulant. Tant qu’à faire cela, pourquoi ne pas conserver la compagnie?

Si le gouvernement avait une vision globale et plus capitaliste, il se servirait de VIA pour sauver de l’argent. Les subventions octroyées au transporteur pour rendre son offre nettement plus alléchante permettraient d’enlever des centaines de véhicules de nos routes,et ainsi réduire les coûts d’entretien de celles-ci.

Certains services de Via pourraient faire l’objet d’une privatisation. Sur papier, c’est plein de bon sens. Pourquoi le gouvernement devrait payer pour unservice public s’il est moins cher dans le secteur privé? Prenons par exemple l’entretien de la flotte de locomotive.

Si la théorie tient la route, c’est la pratique qui dérape. Les histoires de privatisation de service qui finalement coûtent plus cher sont aussi nombreuses que les histoires de réussite. C’est un peu logique, puisque le patron de l’entreprise privée, pour offrir un service égal à moindre coût, devra couper quelque part. Sur les salaires (donc moins d’impôts en revenu pour le gouvernement), et sur la qualité du matériel. Via a bien compris le message, et aujourd’hui, non seulement Via maximise les coûts d’entretien de sa flotte, mais en plus, la compagnie est même compétitrice du secteur privé dans certains domaines. Des entreprises ferroviaires envoient leurs roues de locomotives se faire refaire une beauté dans les ateliers de Via, qui demande moins cher que la compétition. Comme quoi société de la Couronne ne rime pas toujours avec gaspillage éhonté.

Étrangement, on parle rarement de la privatisation des trains de banlieue. Pourtant, c’est « le » mode de transport, alors que l’environnement est au cœur de notre avenir collectif. La distance change et les impératifs qui vont avec, mais si le gouvernement met ses culottes pour transporter les gens dans les centres-villes afin d’en faire profiter l’économie (les retards coûtent chers!), pourquoi n’en serait-il pas ainsi pour le transport des gens entre les villes?

Hélas, la vision à long terme de nos gouvernements est aussi développée que celle du nouveau chien qui se promène dans le quartier.