Le rêve de plusieurs railfans est de devenir cheminot. Mais pas n’importe quel cheminot. Un cheminot qui n’a que les bons côtés de la médaille : conduire le train dès le premier jour d’embauche, être ami de tous et savoir par cœur les numéros de chaque train de la compagnie.

Un rêve inaccessible. Mais qui peut leur reprocher d’essayer de l’atteindre? Qui peut leur reprocher d’essayer de faire partie du système? Dans cette optique, plusieurs amateurs tentent de s’approcher de leur rêve.

Des railfans traînent toujours sur eux une liste de numéro 1-800, ces numéros d’urgence qu’on retrouve aux passages à niveau. Juste en cas où ils seraient témoins de quelque chose. Question de pouvoir dire un jour qu’ils ont fait partie de l’événement, et ne l’ont pas simplement vu de loin.

Les visions s’affrontent.

Les policiers ferroviaires ne voient pas toujours d’un bon œil les railfans. Et pour cause. Si la majorité d’entre eux sont des amateurs responsables, quelques-uns dépassent les bornes. Et il y a pire : des gens, souvent des ados, n’ayant pas la moindre idée de ce qu’est être un railfan, se font prendre en flagrant délit. Ils mentionnent avec joie aux forces constabulaires qu’ils sont des railfans.

Être railfan, c’est avoir un titre autoproclamé. Pas besoin de suivre de cours, d’examen, ou de prouver quoique que ce soit. On a juste à dire qu’on l’est. Donc, n’importe qui peut être railfan. Et c’est là le problème.

Plusieurs railfans ont déjà tenté de mettre sur pied un système de reconnaissance. Un système où les gens seraient reconnus pour ce qu’ils sont (des observateurs de la scène ferroviaire), ce qu’ils ne sont pas (des gens posant des gestes illégaux), et ce qu’ils représentent, ou plutôt ce qu’ils ne représentent pas (un danger et une nuisance à l’exploitation ferroviaire).

Les autorités ne l’entendent pas ainsi. Les policiers ferroviaires sont des gens formés à faire respecter la loi. Et la loi dit qu’un intrus ne peut pénétrer sur l’emprise ferroviaire. Dans la loi, les piétons, les railfans, les employés du chemin de fer autres que ceux participant à l’exploitation, les médias, etc. sont des intrus. Point à la ligne.

Un travail utile

Pourtant, les railfans se distinguent du groupe par une particularité bien évidente : leur passion. Une passion qui les amène à devenir de véritables connaisseurs de l’exploitation ferroviaire. Le hic, c’est que cette connaissance est loin d’être homogène, et n’est pas mesurée pour chaque railfan.

Un amateur peut très bien savoir où se tenir quand un train passe à 90 mi/h près de lui. Un autre ne le saura pas. D’où la méfiance des autorités et du personnel ferroviaire. À ce titre, on pourrait dire qu’il y a de « bons » railfans, et de « mauvais » railfans.

Les bons railfans, ceux qui connaissent la loi et savent reconnaître la limite peuvent faire un travail très utile. Un travail de collaboration. Pour les autorités ferroviaires, un chemin de fer, c’est une bande de terrain qui s’étend sur quelques dizaines de pieds de largeur, par des milliers de mille de longueur. Difficile de trouver un terrain privé plus difficile à surveiller. Sur ce terrain, passe des véhicules de plusieurs milliers de tonnes, transportant des produits parfois très dangereux.

Les amateurs qui se jonchent le long de ce terrain peuvent aisément devenir des yeux et des oreilles supplémentaires. Ce qui, à première vue, est une aide considérable. Mais sans formation, il est trop facile pour l’amateur de tomber dans le piège et devenir un imposteur, même si c’est fait sans malice. Il est trop facile de devenir celui qui ne respecte pas la loi, en voulant tout simplement aider. Le malaise entre autorité ferroviaire et railfans vient de là.

Une reconnaissance venue de la bonne place

Pour que cette reconnaissance du travail que font les amateurs soit valable, elle doit venir de l’industrie elle-même. L’initiative a déjà été prise aux États-Unis avec BNSF et UP en 2005. Un succès moyen au début, mais qui a rapidement pris une heureuse tournure par la suite.

Les compagnies ferroviaires ont publié, via leur site web ou dans la presse spécialisée, des messages visant l’implication des amateurs. Rien de très officiel (pas de club, de carte de compétence, sauf pour BNSF qui a émit des carte d’identité avec un numéro 1-800, l’adresse du railfan, et une liste de règles à suivre près des voies ferrées), mais simplement une invitation à la collaboration. Pour les amateurs, ce fut un pas de géant vers l’atteinte de leur rêve. Plusieurs ont pris l’action très au sérieux, et se sont senti plus responsable, investi d’une mission, avec ce que cela implique. Le taux d’empiètement sur la voie, particulièrement chez ceux qui se qualifiaient de railfans, a dramatiquement chuté. Plus de passage à niveau défectueux, de freins collés, de chargements mal arrimés, de défectuosités en tout genre et de vandalisme ont été rapportés. Sans qu’il n’en coûte pratiquement rien à la compagnie. Mais le programme a par la suite connu des heures moins glorieuses.

Les abus

Là où le programme a eu des ratés, c’est qu’il y a eu un peu d’abus des deux côtés. Du côté de la compagnie BNSF, on se serait servi de la liste de nom recueillie via le programme pour faciliter l’accusation de gens violant la loi lors de leur arrestation. De l’autre côté, celui des amateurs, certains ont quand même poursuivi leurs activités illégales, comme accepter des balades en locomotive ou empiéter sur la voie. Disons que pour un programme basé sur la confiance mutuelle, ça n’aide pas.

Le chemin est long à parcourir pour une véritable collaboration entre une industrie et ses amateurs. Pour le moment, la méthode en vigueur depuis des décennies reste la plus efficace : que chaque railfan fasse changer le regard sur le hobby par ses attitudes, ses poignées de main avec les autorités, et le respect de la loi. C’est peut-être individualiste et pas très rapide comme approche, mais c’est pour le moment, la seule stratégie pour que le rêve ne tourne pas au cauchemar.